Hector Ruiz, Stadt-Poesie in Montréal

Beiträge, Französisch

Jana Nürnberger, « “Je suis une porte ouverte | sur un dehors retrouvé”: quelques remarques sur le poète-déambulateur Hector Ruiz », erscheint in Romanische Studien, Vorabdruck aus Anlass der Dichterlesung als Tournee:

  • 5.6., 19 Uhr Trier (VHS, Domfreihof) (nur James Noël)
  • 12.6., 20 Uhr Osnabrück (Steinwerk am Ledenhof) (nur James Noël)
  • 13.6., 19 Uhr Regensburg (Staatliche Bibliothek)
  • 15.6., 9-17 Uhr Berlin (Kanadische Botschaft) (nur Hector Ruiz, Schreib-Workshops)
  • 18.6., 18 Uhr Erlangen (Café Weiß)
  • 20.6., 19 Uhr Dresden (Literaturhaus Villa Augustin)

Stadt-Poesie = Ville poétique: eine deutsch-französische Lesung mit James Noël (Haiti/Frankreich) & Hector Ruiz (Québec, Kanada), 13.6.18, 19 Uhr, in der Staatlichen Bibliothek Regensburg.

Unter dem Titel „Stadt-Poesie = Ville poétique“ findet am 13.6.18, 19 Uhr, in der Staatlichen Bibliothek Regensburg eine deutsch-französische Lesung mit den Autoren James Noël aus Haiti und Hector Ruiz aus Québec statt. Die beiden Vertreter des frankophonen Amerika bringen in ihren Gedichten ihren Blick auf die Stadt zum Ausdruck. Hector Ruiz ist Autor, Dozent und ein sehr engagierter Akteur der poetischen Szene Québecs. Als Flaneur des 21. Jahrhunderts nimmt er das ziellose Schlendern durch Montréal als Ausgangspunkt für sein Schreiben. Der vielfach ausgezeichnete James Noël, einer der bedeutendsten Gegenwartsautoren Haitis, vagabundiert durch die Metropolen der Welt und lädt in einer Reihe von Gedichten, die pünktlich zur Lesung auf Deutsch erscheinen, zu „Stadtgängen“ ein. Neben den Stadt-Ansichten der Autoren wird eine Reihe von deutschsprachigen Gedichten mit ihren Sichtweisen des großstädtischen Lebens vom Beginn der industriellen Moderne bis heute durch Studierende der Universität Regensburg präsentiert.

Die Lesung sowie die anschließende Diskussionsrunde finden auf Deutsch und Französisch statt. Der Eintritt ist frei. Um vorherige Anmeldung unter jana.nuernberger@ur.de wird gebeten.

Die Veranstaltung ist eine Kooperation der Institute für Romanistik und Germanistik sowie des Zentrums für Sprache und Kommunikation der Universität Regensburg und wird gefördert durch die Universitätsstiftung Pro Arte, das Bureau de coopération univeristaire à Munich und die Association internationale des études québécoises.

 


Vorabdruck

« Je suis une porte ouverte |
sur un dehors retrouvé »

Quelques remarques sur le poète-déambulateur Hector Ruiz

Jana Nürnberger (Regensburg/Montréal)

alors soyons seuls et universels
aussi égarés qu’un lampadaire
au bout d’une impasse perdue

[…]

nous voici donc errants
air en l’air autre que le vôtre
nous sommes indomesticables
[…] (Aquelin)1

Montréal, le 4 juin 2016, 14 h : Sur la Place Gérald-Godin, au cœur de l’arrondissement Plateau-Mont-Royal et en marge de la 17e édition du Festival de la poésie de Montréal, se réunit un groupe d’écrivains, chercheurs, amateurs de poésie et autres curieux autour de Hector Ruiz, Dominic Marcil et Benoit Bordeleau ainsi que d’autres membres de La Traversée : atelier québécois de géopoétique. Le but : déambuler en petits groupes dans les ruelles du quartier afin de « se laisser surprendre par le lieu, […] jeter un regard oblique et […] ruser au sein de la matière urbain afin de dénicher des résonances avec [une] langue personnelle, intime »2. Deux heures durant, les déambulateurs expérimentés et néophytes flânèrent ensemble dans un quadrilatère défini, y cueillirent des signes par notes, photos ou simplement de mémoire, puis revinrent à leur point de départ – portant les traces du lieu en eux, mais ayant également marqué le lieu par leurs traces. « Tout lieu est une succession infinie de passages, un palimpseste de subjectivités. La traversée du lieu qui se réalise dans le poème devient à son tour un déploiement parmi les déploiements possibles d’un lieu »3. Faute de temps pendant l’atelier même, les participants n’eurent pas l’occasion de conjuguer le lieu traversé par écrit à leurs multiples façons, mais ils purent comparer leurs expériences en écoutant les lectures de textes issus d’une déambulation précédente et signés de la main des écrivains organisateurs. Les voix des poètes mises ensemble résonnant dans l’espace publique firent émerger l’imaginaire du territoire parcouru.

dans la rue, je ramasse un plat pour le four, près d’une clôture
en fer forgé peinte en noir, devant un bloc pour personnes
âgées. […] [J]e ne sais quel nom lui attribuer, je finirai sans doute
par le nommer le petit blanc de la rue ou le ramassé du futur.
Quelqu’un l’avait mis à la rue, à la disposition de tous, bien
aligné vis-à-vis d’autres plats, quelqu’un savait, […]
qu’ils allaient être ramassés, lavés, utilisés, aimés, et
j’avais justement besoin de croire qu’un voisin pensait à moi. (RD 41)

La déambulation en tant que fondement et déclencheur de création artistique est l’une des approches pratiquées par les membres de La Traversée. Ce champ de recherche-création, fondé en 2004, est affilié à l’Institut international de géopoétique crée par Kenneth White en 1989 et rattaché à Figura, le Centre de recherche sur le texte et l’imaginaire de l’Université du Québec à Montréal (uqàm). D’après son fondateur, la géopoétique vise à « ouvrir un […] espace culturel en revenant à ce qui constitue la base même de la culture, à savoir le rapport entre l’esprit humain et la Terre, ainsi que le développement de ce rapport sur les plans intellectuel, sensible et expressif »4. Axée sur l’interdisciplinarité, la géopoétique explore le rapport entre le lieu, l’humain et la création individuelle ou collective à partir d’une vaste gamme de méthodes et de points de vue se traduisant par des formes littéraires diverses. Ces dernières se font les témoins du territoire parcouru sur le mode de la déambulation, le voyage, l’ascension ou l’excursion.5

Tel est le cas de l’œuvre poétique de Hector Ruiz, écrivain et professeur au cégep6. La déambulation comme moteur de l’écriture est à la base de son recueil Désert et renard du désert (2015) ainsi que d’un concept didactique pour l’enseignement de la poésie publié sous forme d’essai intitulé Lire la rue, marcher le poème (2016), co-écrit par Dominic Marcil, poète et professeur lui aussi. Grâce à ce concept, les auteurs ont remporté le Prix d’innovation en enseignement de la poésie décerné par le Festival international de la poésie de Trois-Rivières en 2011. Hector Ruiz a exposé le principe de la déambulation comme déclencheur de son écriture lors d’une conférence prononcée à l’uqàm le 30 septembre 2014 et au cours d’une entrevue que j’ai menée avec lui le 16 juin 2016 à Montréal. Ces propos enregistrés ainsi que le recueil et l’essai publiés chez Les Éditions du Noroît serviront de base pour cet article dédié à la déambulation en tant que démarche poétique. De plus, ils seront mis en dialogue avec les « Huit remarques sur l’écrivain en déambulateur urbain » d’André Carpentier7, écrivain, professeur de création à l’uqàm et membre de La Traversée de la première heure. L’article de Carpentier fait partie d’une publication sur les écrivains-déambulateurs issue d’un séminaire sur ce sujet dispensé à l’uqàm en automne 2002. Hector Ruiz s’inscrit dans une longue tradition d’écrivains-flâneurs :

La déambulation, comme pratique de l’espace habité et de ses circuits d’échanges, intéresse la littérature depuis au moins le siècle des Lumières, qu’on pense à Rousseau et à Restif de la Bretonne. Ainsi, la ville, berceau de la modernité, a-t-elle contribué à l’avènement de nouvelles formes d’expression poétique et narrative et à l’expérience de ce que nous appelons la déambulation littéraire.8

Les références aux remarques théoriques de Carpentier permettront de situer la création de Ruiz dans son contexte littéraire et de cerner les principes de sa démarche de façon approfondie.

Suivant la structure mise en place dans le recueil de poésie Désert et renard du désert de Hector Ruiz9, trois étapes de déambulation seront présentées: tout d’abord la déambulation dans un lieu géographique, plus précisément un espace urbain familier au poète, puis dans un paysage mental et enfin dans le langage poétique. Ces déambulations pratiquées sur trois plans distincts, successifs et complémentaires mènent à une nouvelle perception du moi. Il sera également question de la mise en pratique de cette démarche poétique dans l’enseignement proposé par Hector Ruiz et Dominic Marcil.

1. Déambulation dans les ruelles montréalaises

« le cœur à l’abandon | sur les trottoirs » (RD 10) – ainsi le je d’énonciation se définit-il au début de Désert et renard du désert. L’énonciateur se déplace au sein d’un territoire qui est tout d’abord un milieu urbain concret, le Plateau où habite Hector Ruiz lui-même. En témoignent des références telles que le Café Época, le parc Laurier et la Maison du rôti, toutes situées dans ce quartier. Son parcours est une errance sans but déterminé, « la flâne du capteur de signes, qui parcourt un espace aux traits familiers, […] qui consent à perdre certains repères et à se laisser guider par la perception immédiate »10. Le je d’énonciation marche, avance, observe, dévisage, voit, regarde, entend. Tous ses sens sont en alerte, ouverts aux signes visibles ou invisibles du lieu. Ces derniers – ainsi que le lieu-même – sont variables et pluriels et affectent tous les canaux de perception, que ce soit le « graffiti are you alive ? » (RD 14), la voix au téléphone que le je « entend […] hurler | message non envoyé » (RD 13), celle de Brel qui chante « et tous les suivants du monde devraient se donner la main » (RD 14), « les lèvres gercées de l’itinérant qui […] ont saisi » (RD 27) le je ou encore « le sourire de la serveuse » (RD 33). Son mode d’existence étant celui de la disponibilité mentale et sensible, le je se tient prêt à laisser entrer tout ce que le lieu lui fournit: « je suis une porte ouverte | sur un dehors retrouvé », « à découvert | je marche » (RD 43 ; 13).

La flâne de l’énonciateur, méta-poétique, met en évidence celle de Hector Ruiz même, sans pour autant être autobiographique. Désert et renard du désert représente ainsi la naissance d’une voix poétique qui sera couchée sur le papier dans le recueil. Pour l’analyse, la déambulation du poète et celle du je énonciateur seront mises en parallèle.

Selon Hector Ruiz, la marche du flâneur, qui s’investit dans le lieu avec son corps dans son entièreté, est une épreuve physique qui mène à une autre perception du corps, une perception propre au corps, à peine accessible aux mots.11 Les parties du corps mentionnées dans les premiers poèmes du recueil sont les « yeux » (RD 9) – pour observer et repérer des signes –, les « jambes » (RD 11) – pour marcher –, mais surtout le cœur. Ce dernier étant au centre, l’approche du lieu se révèle intuitive plutôt que scientifique.12 Ce sont les pulsations du cœur tenant le corps en marche qui donnent le rythme au recueil, dans lequel résonne en même temps l’écho du dehors.

mon cœur remue un détour

mon cœur impulsif et taciturne ne bat jamais comme on
serait en droit de l’exiger

ça me manque peut-être un cœur
réglé au quart de tour avec une adresse fixe

mais une fois la rue traversée
je cède à l’indolence
et des battements éclairent
un territoire à contretemps (RD 12)

Le rythme, déréglé, perdu, est au cœur du poème. D’une longueur presque double par rapport aux autres, le deuxième vers reproduit cette irrégularité sur le plan de la représentation. Le blanc au début du troisième vers, qui nous incite à respirer au milieu de l’unité de sens, fait résonner cette perte du rythme en nous. C’est un rythme qui ne s’accorde pas sur celui de la grande ville, des boulevards et grandes rues, où tout se déroule en cadence dans une même ligne droite. Il est « impossible de rejoindre le réseau » (RD 13) pour le je qui se demande : « comment accorder nos faux-pas ? » (RD 13). Le rythme est plutôt celui des ruelles, espace à contre-courant dissimulé entre les grandes rues représentatives répertoriées sur des plans officiels de la ville. Ce dernier est caractérisé par « des dislocations, des anfractuosités, des saillies, [par] le chaos et le hasard qui façonnent l’hétérogène du lieu, mais aussi [par] le plat, le banal, le truisme de ce familier »13.

La poésie de Hector Ruiz se situe dans cet entre-espace que représentent les ruelles, puisqu’il s’agit selon l’écrivain d’un endroit à échelle humaine : « En Amérique du Nord, le développement urbain ne prend pas en compte le piéton, celui qui va lentement, qui flâne. Et là, on passe à côté de quelque chose de très humain, petit et faible »14. Avec Désert et renard du désert, le poète s’engage à réintroduire dans le désert urbain le droit à la lenteur et à la faiblesse que l’on trouve dans cet endroit à contretemps et grâce au rythme du déambulateur qui marche à 5 km/h, comme le précise Ruiz.15

Être en désaccord avec le courant principal de la ville, en résistance, telle serait la posture du poète-flâneur, ce « parasite dans le tissu urbain » (MR 25). Comme l’énonciateur dans le poème, il avance « à l’envers | du monde » (RD 13) « et laisse derrière | l’écho d’une monnaie | qui tombe » (RD 9). Le recueil se termine sur les mots « nous refusons d’être des rats | telle une monnaie d’échange » (RD 60). Ces constats encadrent la flâne de l’énonciateur à travers le recueil, qui s’effectue donc sur fond d’une critique sociale. Le je s’oppose aux exigences de la société moderne axées sur le rendement et des buts lucratifs. Le désœuvrement est la condition du flâneur16 : « […] une fois la rue traversée | je cède à l’indolence » (RD 12).

De plus, la déambulation littéraire, « c’est jouer à dedans/dehors »17. Le va-et-vient permanent entre un extérieur et un intérieur est tout d’abord le passage de rues à ruelles qui correspond au « passage du public à l’intime, comme celui de la raison à la pulsion, de l’objectivité à l’inconscient » (MR 23). En outre, « […] la dérive flâneuse soumet l’écriture à sa fonction interactive entre l’être et le lieu, qui consiste à ouvrir l’un à l’autre et l’autre à l’un »18. Le déambulateur éprouve en effet autant de plaisir à investir la ville qu’à être investi par elle.19

2. Déambulation dans un paysage mental

nous allons réinventer
terre et ciel nous allons investir
cette matière première nous serons
uniques et universels (RD 15)

L’échange entre le flâneur et le lieu se déroule non seulement sur le plan sensible du corps en marche dans un territoire géographique, mais également de manière mentale ou intellectuelle. « [L]e corps et la tête agissent en complice par rapport au lieu »20. La mise en épreuve du corps pendant la marche plonge le déambulateur dans un état psychique particulier. Celui-ci implique un certain ennui lors d’un creux suivant une euphorie initiale d’être en mouvement et de s’éloigner de son quotidien. Ce fut lors d’une flânerie dans un quartier résidentiel dépourvu de signes que Hector Ruiz partit au cœur de cet ennui. Pour s’occuper, il se mit à cadrer avec son appareil-photo de la rouille et de la peinture en train de se détacher. Ce travail avec des structures microscopiques du décor urbain le mit dans un état méditatif qui se révéla la traversée d’un paysage mental plutôt que de l’ennui.21 Un pied dans ce paysage mental et un pied dans la ville, le je dans Désert et renard du désert « mesure l’écart | entre utopie | et séduction » (RD 43), entre ce qui l’attire sur un plan corporel dans l’espace urbain et ce à quoi il aspire mentalement. Territoire géographique et paysage mental s’enchevêtrent : tandis que les signes cueillis dans l’espace urbain font écho dans le paysage mental, ce dernier a également une répercussion sur la réalité empirique. « C’est précisément là que se situe l’art de l’écrivain déambulateur qui, par sa vision et son langage, […] surtout par l’activité d’une conscience imaginante et imageante, transfigure le lieu qui le transfigure »22. Réalités objectives et construites se superposent ainsi, permettant à l’écrivain de faire surgir un imaginaire collectif au milieu d’un vécu.23

Dans Désert et renard de désert, ce passage d’une subjectivité vers une universalité s’effectue sur trois plans.

Tout d’abord, l’espace urbain montréalais auquel l’énonciateur fait référence représente la ville, lieu de prédilection du flâneur, en tant que telle : « les phares de la ville écrivent toujours les mêmes phrases » (RD 32). Quand l’énonciateur « fai[t] la grève sur les quais » (RD 11), il manifeste contre la ville et la société inhumaine moderne. Quand il se trouve « sur le chemin inverse » (RD 15), c’est pour aboutir à rien moins qu’aux « fondements pour une nouvelle foi || une terre lunaire » (RD 17). Dès lors, ce sont « les statues du monde entier [qui] se tordent | d’impatience » (RD 16) quant à l’avènement de cette utopie.

À cette universalité locale s’ajoute ensuite une dimension temporelle. Des traces d’une autre époque historique, celle de la Deuxième Guerre mondiale, se manifestent dans le décor urbain donné : « I am looking at the river but I am thinking about the sea » (RD 19). En passant par les paroles de « In Germany Before the War », le recueil jette un pont vers ce chapitre sombre de l’Histoire. Par le biais de cette évocation, le poète cerne ce qui est commun aux humains à travers l’Histoire, notamment la peur, la douleur et la mort. La peur des victimes du régime Nazi devient un territoire à traverser et ainsi accessible : « parcourons la peur | des cadavres encore en colère » (RD 17), « qui soupèsent les gaz dans la bouche » (RD 59). Devant le transitoire et l’éphémère, tout être est égal : « la lumière accorde une ombre | à chaque pierre || sur le gazon hésitant | rotations et disparitions » (RD 22). Nous sommes tous livrés à la disparition qui peut être celle d’un être aimé ou la nôtre : « invariable l’abandon | n’abandonne personne » (RD 17). Ces vers rengaines, grâce au polyptote en enjambement, la paronomasie et la rime intérieure font écho dans les poèmes qui les suivent.

Enfin, l’énonciateur s’éloigne de sa subjectivité en passant par une altérité. Ce n’est pas sa propre douleur qu’il trouve sur le trottoir, mais celle d’un tu : « en silence | ta douleur | en mille morceaux » (RD 10). Il se rapproche du lieu en prenant la perspective de son vis-à-vis: « aujourd’hui j’ai marché avec tes chaussures | la forme de la semelle altérait ma démarche » (RD 14). Et il cherche le chemin vers l’autre, se projette dans l’espace urbain avec ce dernier: « je voudrais avec toi | […] faire la grève sur les quais || avec toi je vole » (RD 11). Pourtant, le je s’éloigne de l’autre – « avec toi sans toi » (RD 34). Cette expérience personnelle d’une chute emmène le je à une conclusion générale : « tout le monde le sait. Il n’y pas d’amour heureux. Il n’y a jamais eu de fin heureuse » (RD 38). Ce qui reste est la conscience que « pour ces chutes | il y a un nom » (RD 39). Ces noms et cette capacité sont mis en avant dans la dernière partie du recueil, « Endroit commun la voix du dehors », où la déambulation se joue sur un autre plan, celui du langage poétique.

3. Déambulation dans le langage poétique

la voix rêve à tue-tête
[…]
la voix déparle à tue-tête
[…]
la voix perd la tête (RD 55)

La dernière partie du recueil illustre de façon méta-poétique la recherche d’une voix poétique sur le mode de la déambulation dans un dehors: « la voix est présent | terre-à-terre » (RD 57). Hector Ruiz prend en note la voix qu’il entend en chemin pour la mettre ensuite sur le papier. En partant de cette voix, il tisse un contexte qui permet aux retrouvailles de la rue d’exprimer leur mode de vie et de langage.24 Ce faisant, l’écrivain devient « le piéton de sa propre langue »25. Dans les poèmes, les mots « deviennent plus que des traces qui témoignent ou racontent la marche passée ; ils sont la marche, l’interruption, la déambulation, cette fois sur le territoire du langage » (MR 54). Cette dernière se réalise comme celle dans le territoire urbain sur un plan mental et intellectuel, mais avant sensible et corporel. « Dans la marche, le corps s’obéit à lui-même. Au corps en déplacement viennent se frotter, se coller les mots » (MR 38). Quand Hector Ruiz transcrit ses notes prises lors de sa marche, il accorde une grande place à la pulsation qu’il a su dégager du territoire parcouru. L’écrivain privilégie le travail sur le rythme à celui sur la signification26 : « je ne révèle rien, je n’accède à rien, je consens seulement au rythme, aux détours, aux ralentissements » (MR 21–2).

L’intensité de la rue transmise par le rythme va de pair avec une volonté de trouver des images, une forme et un langage.27 Cette volonté est mise en abime dans le recueil. Ainsi, le travail précis avec le matériel langagier est thématisé: « je transcris pour demain | un bruit juste | là » (RD 49). L’expression déictique « juste | là » fait référence au lieu précis dans lequel le je d’énonciation cueille ses impressions. Que la transcription de ces dernières s’effectue avec beaucoup de finesse est également mis en lumière : « nous débusquons la lettre ‹l› des gratte-ciel | pour entendre leur battement d’aile » (RD 15). Ces vers révèlent en même temps le but de ce travail de précision sur le langage. Les vers couchés sur le papier sont censés faire surgir l’imaginaire du territoire de la flânerie, de la terre en tant que telle. « j’épèle un mot | et j’entends la rivière || j’écris un mot | et lune me happe » (RD 51). Les mots issus du corps en mouvement font naître des images mentales. « [C]es images miment la tournure des événements | […] calibrent la balance | […] assurent l’ordre des événements | peu importe les événements | […] | c’est toujours du neuf » (RD 58). Le lieu parcouru n’est donc que « matière primaire » (RD 15) que le poète réinvente et réinvestit pour aboutir à un nouveau langage et à un univers inédit (RD 15). Ce qui résonne dans ce neuf, c’est surtout le rythme des ruelles montréalaises. En écrivant des poèmes qui traduisent la déambulation sans chercher à la raconter, Hector Ruiz aboutit à un mode de langage qui appartient à tous et qui est donc universel (cf. MR 54).

4. Déambulation vers une nouvelle perception du moi

Les trois plans de déambulation du poète-flâneur Hector Ruiz ainsi que du je d’énonciation déployés dans Désert et renard du désert sont donc étroitement liés et se conditionnent mutuellement. La déambulation dans les ruelles de Montréal constitue la base et le déclencheur pour les traversées du paysage mental et du langage poétique. En devenant piéton de sa propre langue, le déambulateur est capable de rendre sa flânerie mentale par écrit. Le lieu urbain à la base de l’écriture est expérimenté de manière sensible à travers le rythme ainsi que quelques références plus ou moins directes qui en sont retenues.

« Le déambulateur urbain dont on dit qu’il s’engage dans un pas à pas de rôdeur lâché dans l’espace, en réalité est en quête d’un écho qui le disposerait à un pas à pas dans les mots pour dire l’espace, et pour se dire dans l’espace. L’écrivain déambulateur finit toujours par prendre prétexte de l’espace pour se dire, et ultimement, cela prend forme d’échange dynamique entre son langage personnel et le lieu »28. Le poète en déambulateur va à l’encontre de ce qu’il ignore et ignore ce qu’il sait. En étant saisi et dessaisi à la fois, il trouve non seulement une voix poétique venant de l’extérieur et passant par l’intérieur, mais il atteint en même temps une ouverture à l’extrémité de sa propre personne.29 « Lire, penser, écrire, marcher vers le texte est un exercice de liberté. […] Lorsqu[e c]elle[-ci] est exercée, elle ouvre sur un lieu voisin. Dans ce passage, à cet instant, entre faille et dessaisissement, on entrevoit un vide qui se refuse au n’importe quoi, cette interruption nous transporte à la frontière d’une étrangeté » (MR 85). Le déambulateur se trouve face à une limite. Celle-ci se situe d’abord sur le plan de l’écriture et consiste en une impossibilité de rendre toutes les images cueillies lors de la déambulation, lesquelles se superposent.30 Étant donné que « l’écriture du poème se situe dans les résistances du corps et des mots » (MR 30), cette impossibilité entraîne le poète également vers ses propres limites. Le poème se déploie malgré et en dehors du poète. Dans cet état liminaire, l’écrivain est amené à prendre de la distance par rapport à son propre être. Déambuler signifie donc également abandonner sa propre biographie, ses certitudes autant que ses automatismes de pensée en vue « de se percevoir autre » (MR 23). Pour Hector Ruiz, la déambulation permit de s’éloigner de sa posture du poète immigrant, ce sentiment de honte et d’imposture qui l’empêchait de s’approprier son nouveau pays, et d’écrire. En faisant un détour par le dehors, il prit distance par rapport à sa propre histoire tout en se rapprochant d’un espace jusque là insaisissable de son propre être.31

une dimension de ma vie s’efface
sans faire de bruit une renaissance
prend racine entre souffles et cœurs à blanc (RD 40)

5. Mise en pratique : déambulation en cours de littérature

C’est aussi en faisant un détour par le dehors qu’Hector Ruiz et Dominic Marcil ouvrent la porte et donnent accès à la poésie à leurs étudiants au cégep. La déambulation leur sert de fondement pour l’enseignement de ce genre littéraire peu populaire, voire appréhendé : « On enseigne la poésie comme on écrit, on écrit comme on marche, on marche comme on lit un poème » (MR 83). Les deux auteurs de Lire la rue, marcher le poème voient dans la résistance et le malaise des étudiants à l’égard de la poésie un déficit au niveau de l’attention de ces derniers, de la didactique, mais aussi dans le poème-même, ceci dû à son ambigüité (cf. MR 10 ; 33 ; 75). Etant convaincu que ce déficit doit être expérimenté plutôt que comblé, les professeurs invitent leurs classes à sortir flâner dans la ville (cf. MR 19), ce qui implique avant tout un changement dans leur posture (cf. MR 84) : « Passer de lecteur à créateur par la lecture de la rue, être mobilisé de l’intérieur par l’extérieur, nous apparaît comme une invitation à perdre pied dans la langue » (MR 83). Les étudiants apprennent ainsi à prendre conscience, à être en alerte (cf. MR 76). « Parcourir les boulevards, flâner dans les ruelles, sans autre but que de laisser sa sensibilité émerger, envahir, renverser, permet à l’étudiant non seulement de lire et répondre différemment […] » (MR 23), mais aussi « d’entendre ce que quelqu’un de très faible en lui dit de l’extérieur » (MR 84). Pendant la déambulation en classe, la subjectivité et l’intimité de l’étudiant, aussi bien que celle de l’enseignant, sont activées (cf. MR 35). Le manque ressenti lors de la première approche d’un poème est de cette manière transformé « en expérience émotive, culturelle, intellectuelle, voire créative » (MR 11). De retour dans la salle de classe, les étudiants sont invités à composer eux-mêmes des poèmes, puis à discuter des créations issues de la déambulation (cf. MR 53–6). Ce processus par étapes déplace les automatismes de pensée pour amener l’étudiant à s’ouvrir à sa propre sensibilité, lui permettant dès lors d’approcher le texte poétique de manière renouvelée. Ainsi, en flânant en dehors de la salle de classe, l’étudiant passe de la lecture à la création et de là, à une lecture neuve, tout en se dépassant lui-même.

En conclusion, pour Hector Ruiz, écrire et lire de la poésie à partir d’une déambulation est une tactique permettant de jouer avec l’angoisse, de rompre avec les automatismes et les stratégies figées, et de résister à la pulsion narcissique et nostalgique (cf. MR 88).

tu m’arraches à l’emprise de la nostalgie
[…]
ta voix m’arrache à mes proportions inutiles (RD 57)


  1. José Aquelin, Le zéro est l’origine de l’au-delà (Montréal : Les Herbes Rouges, 2010).
  2. Maison de la poésie, programme de la 17e édition du Festival de la poésie de Montréal du 30 mai au 5 juin 2016, 24.
  3. Dominic Marcil et Hector Ruiz, Lire la rue, marcher le poème : détournements didactiques (Montréal : Noroît, 2016), 80 [= MR].
  4. Kenneth White, « Éditorial », Carnet de bord : nouvelles de l’Archipel géopoétique, Bulletin d’information de l’Institut international de géopoétique 3 (printemps 2005) : 2–3, ici 2.
  5. Cf. « À propos de La Traversée », consulté le 27 juin 2016, http://latraversee.uqam.ca/propos-de-la-travers-e.
  6. Les cégeps sont des établissements d’enseignement supérieur publics qui offrent des programmes d’études préuniversitaires qui mènent à l’université et qui sont sanctionnés par un diplôme d’État, cf. « Les cégeps du Québec », consulté le 2 septembre 2016, http://www.cegepsquebec.ca/choisir-le-quebec/programmes-preuniversitaires-et-techniques.
  7. Dans Les écrivains déambulateurs : poètes et déambulateurs de l’espace urbain, dir. par Alejo Carpentier, André et Alexis L’Allier, Figura 10 (Montréal : Figura, Centre de recherche sur le texte et l’imaginaire, 2004) : 45–68. http://oic.uqam.ca/en/system/files/garde/161/documents/cf10-3-carpentier-huit_remarques.pdf.
  8. André Carpentier et Alexis L’Allier, « Présentation », dans Les écrivains déambulateurs : poètes et déambulateurs de l’espace urbain, dir. par Alejo Carpentier, André et Alexis L’Allier, Figura 10 (Montréal : Figura, Centre de recherche sur le texte et l’imaginaire, 2004) : 7–9, ici 7, http://oic.uqam.ca/en/system/files/garde/161/documents/cf10-3-carpentier-huit_remarques.pdf.
  9. Ce recueil contient trois parties intitulées « Prétendons seulement dormir », « Partir divise » et « Endroit commun la voix du dehors ».
  10. Carpentier, « Huit remarques », 46.
  11. Cf. entrevue avec Hector Ruiz du 16 juin 2016.
  12. Cf. Carpentier, « Huit remarques sur l‘écrivain en déambulateur urbain », 50–1.
  13. Carpentier, « Huit remarques », 57.
  14. Entrevue avec Hector Ruiz du 16 juin 2016.
  15. Cf. entrevue avec Hector Ruiz du 16 juin 2016.
  16. Cf. Carpentier, « Huit remarques sur l‘écrivain en déambulateur urbain », 49.
  17. Carpentier, « Huit remarques », 59.
  18. Carpentier, « Huit remarques », 59.
  19. Cf. Hector Ruiz, La voix déterritorialise : autour du recueil « Qui s’installe? », Conférence organisée par Figura, Univ. de Montréal, 30 septembre 2014. Document audio en ligne, consulté le 20 juin 2016, http://oic.uqam.ca/fr/conferences/la-voix-deterritorialise-autour-du-recueil-qui-sinstalle.
  20. Carpentier, « Huit remarques », 48.
  21. Cf. entrevue avec Hector Ruiz du 16 juin 2016.
  22. Carpentier, « Huit remarques », 59–60.
  23. Cf. Carpentier, « Huit remarques », 50.
  24. Ruiz, La voix déterritorialise.
  25. Jean-Michel Maulpoix, Jacques Réda (Paris : Seghers, coll. « Poètes d’aujourd’hui », 1986), 42, dans André Carpentier, « Huit remarques sur l‘écrivain en déambulateur urbain », 61.
  26. Cf. entrevue avec Hector Ruiz du 16 juin 2016.
  27. Ruiz, La voix déterritorialise.
  28. Carpentier, « Huit remarques », 61–2.
  29. Cf. entrevue avec Hector Ruiz du 16 juin 2016.
  30. Cf. entrevue avec Hector Ruiz du 16 juin 2016.
  31. Ruiz, La voix déterritorialise.

 

Ill.: Hector Ruiz, Portail du réseau collégial du Québec

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